Le président de la Confédération africaine de football (CAF), Patrice Motsepe, a fait une annonce inattendue le 20 décembre 2025. Désormais, à partir de 2028, la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) se tiendra tous les quatre ans. Elle a pris l’aspect d’un véritable coup de massue pour tous les amoureux de cette CAN qui n’est pas une simple compétition sportive.
Il convient de rappeler que la toute première CAN a été organisée à partir de 1957 au Soudan, sous l’invitation de quatre pays (Ethiopie, Afrique du Sud, Egypte et Soudan) et a vu la participation de seulement trois pays puisque l’Afrique du Sud était absente. La CAN naît dans un contexte de décolonisation, de construction nationale et de recherche de reconnaissance internationale (elle est organisée tous les deux ans depuis 1968). Pour de nombreux Etats nouvellement indépendants, le football constitue un moyen d’expression bien souvent politique, un espace de visibilité et un vecteur de légitimation.
La CAN longtemps dans le collimateur…
Il faut dire que la CAN était dans le collimateur de la FIFA depuis bien longtemps. Déjà sous l’emblématique Issa Hayatou, les tentatives de reformes du calendrier sont restées vaines tant Issa Hayatou était resté fidèle à l’esprit de cette compétition. Il a fallu l’enlever. Ahmad Ahmad est élu en 2017 jusqu’en 2021. Sous la présidence de Ahmad en 2020, Gianni Infantino, le président de la FIFA a présenté son projet de modification de la périodicité de la CAN qui a été rejeté à l’unanimité par les 54 membres de l’Assemblée Générale de la CAF. Infantino a reculé pour mieux sauter. Patrice Motsepe l’a aidé à parvenir à ses fins.
Mais regardons de près les raisons présentées pour justifier ce changement. Elles reposent essentiellement sur trois arguments : la surcharge du calendrier international, la fatigue des joueurs évoluant majoritairement dans les clubs européens, et la nécessité supposée d’améliorer la qualité organisationnelle et sportive du tournoi. Pris isolément, ces arguments ne sont pas infondés. Mais ils privilégient uniquement le point de vue de tous sauf de l’Afrique. Ces arguments reposent implicitement sur un modèle européen du football, caractérisé par des ligues stables, des infrastructures consolidées et une gouvernance institutionnalisée. Or, l’Afrique ne se situe pas dans ce même régime de maturité structurelle, et c’est précisément pour cette raison que la CAN joue un rôle différent
L’Europe peut se permettre des compétitions continentales quadriennales parce qu’elle dispose de ligues stables, d’infrastructures durables, de mécanismes financiers robustes et d’un écosystème sportif profondément institutionnalisé. L’Afrique, elle, fonctionne différemment. La CAN est un outil de renforcement de l’unité africaine, de l’expression de la vitalité et de la culture de l’Afrique. Tous les deux ans, elle crée une pression positive sur les États pour investir, réformer, construire, planifier. Réduire sa fréquence, c’est réduire implicitement ces incitations. Même si je suis d’accord que la réflexion doit continuer pour trouver un meilleur système de gouvernance des stades qui sont construits pour les CAN.
Sur le plan économique, l’argument selon lequel une CAN plus rare serait plus rentable relève plutôt d’un mimétisme de l’exemple européen. Dans le contexte africain, la plus-value de la CAN repose sur la régularité biennale. Elle permet une visibilité continue, des revenus récurrents, une animation constante du marché des droits, du sponsoring et de l’attention médiatique. Une CAN tous les quatre ans renforcerait la dépendance vis-à-vis de quelques grands partenaires internationaux, au détriment des acteurs locaux et régionaux.
Un symbole fort du continent africain

Mais l’enjeu le plus sous-estimé est sans doute symbolique. La CAN est l’un des rares moments où l’Afrique se regarde, se raconte et se vit collectivement. Elle produit des récits partagés, des héros populaires, des émotions transnationales. Elle nourrit une mémoire sportive continentale dans des sociétés où les espaces d’unité sont rares. Dans des sociétés traversées par des fragmentations politiques, sociales et parfois violentes, cette régularité devient nécessité. Elle participe à la cohésion symbolique du continent. En espaçant ce rendez-vous, on affaiblit un lien social déjà fragile.
La pression pour modifier la périodicité de la CAN vient en grande partie de l’extérieur du continent. Clubs européens, ligues puissantes, agents, sponsors globaux. Le débat sur le calendrier est aussi un débat sur le contrôle du temps du football africain. Accepter un passage à quatre ans sans réforme structurelle préalable, c’est accepter que les priorités africaines s’ajustent à des logiques qui ne sont pas les leurs.
Cela ne signifie pas que la CAN actuelle est exempte de défauts. Problèmes d’arbitrage, gouvernance contestée, organisation parfois chaotique, instabilité des pays hôtes : tout cela est réel. Mais ces failles ne sont pas causées par le calendrier. Elles sont le produit de déficits institutionnels. Changer la fréquence sans traiter ces causes profondes revient à déplacer le problème, pas à le résoudre.
Même si on veut changer la périodicité, la logique voudrait d’abord que l’on fasse les réformes nécessaires avant d’ajuster ensuite. Professionnaliser la CAF, sécuriser les infrastructures, stabiliser les championnats locaux, protéger les sélections nationales, construire un calendrier africain cohérent. Ce n’est qu’à cette condition qu’un débat sur la périodicité pourrait devenir pertinent.

DItes-moi ce que vous en pensez…